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15/03/2013

La presse en grève ou comment asphyxier la démocratie

Vous avez pu constater, ces dernières semaines, en allant se taire.jpegchercher votre quotidien chez votre marchand de journaux, que ceux-ci n’étaient pas distribués. Avec comme unique information inscrite sur une feuille A4 : « pas de journaux aujourd’hui à cause de grève ». Information plus que succincte, voire trompeuse, car qui est en grève ?

Vous avez peut-être cherché à savoir qui était en grève et pourquoi. Et vous avez eu beau regarder avec concentration le JT de 20 h, lire tous les articles dans vos quotidiens régionaux, écouter les ondes radio ; mais rien aucun des médias ne dit mot. Même sur RMC ou la parole est soit-disant libre rien, (exemple : un kiosquier parisien, intervenant sur les ondes, sera coupé pour cause de mauvaise réception). En surfant sur internet vous pourrez alors lire, que suite à la restructuration de Presstalis, distributeur de presse, et la suppression de 1250 personnes d’ici 2015, le syndicat du livre appel à la Grève.


Eh oui, vous avez bien entendu ,1200 suppressions d’emplois sur 2500 salariés soit 48% des effectifs de Presstalis. Alors comment le distributeur exclusif des quotidiens nationaux en est-il arrivé là ? Comment le système le plus envier au monde s’est-il dégradé et perverti, et pourquoi les médias n’en parlent-ils pas, alors que l’on parle des 600 emplois de Florange ?

En fait pour bien comprendre ce qui est arrivé il faut faire un peu d’histoire et revenir à la création du distributeur Presstalis, quelque 65 ans plus tôt où elle s’appelait NMPP « les nouvelles messageries de la presse parisienne ».

En 1945 après la libération et la fin de la guerre, le général De Gaulle charge le syndicat du livre CGT d’imprimer la presse, mais très vite les camarades refusent de travailler avec les collaborationnistes et les heurts vont empêcher la distribution des journaux. En cause l’éditeur Hachette l’unique distributeur de presse en France qui avait collaboré avec l’ennemi durant l’occupation. A ce titre l’Etat va donc saisir en partie les biens d’Hachette et réorganiser avec CNR (Conseil national de la résistance) la distribution pour une presse libre et indépendante. C’est la création d’une loi, du 2 avril 1947, appelée « Loi Bichet » du nom de l’ingénieur qui la rédigea.

Après un procès de 15 mois, il avait été décidé que l’ensemble du réseau de distribution serait sous la responsabilité d’une instance ; représentant l’Etat, les éditeurs de presse, le distributeur NMPP, et les représentants du syndicat général du Livre, dénommée ainsi « conseil Supérieur des messageries de Presse, CSMP ». Les éditeurs, quand à eux sont regroupés sous plusieurs coopératives formant ainsi la société de groupage pour le transport des journaux et périodiques et deviennent actionnaires de 51% des messageries. Les 49% restants reviennent à l’éditeur historique Hachette qui se voit aussi nommé à la direction des NMPP pour appliquer les décisions du CSMP.

La presse va ainsi fonctionner durant plus de 50 ans avec des développements considérables. C’est l’âge d’or de la presse où tout le monde va s’enrichir. Mais les années 2000 voient l’arrivée de nouveaux médias dont la presse gratuite. Déjà en 1990 la loi Evin, sur la publicité de l’alcool et du tabac, avait fortement pénalisé le chiffre d’affaires pour chacun des acteurs de la profession. Mais L’arrivée d’internet et des nouveaux supports d’information, Tablette, Smartphone etc.… vont accentuer et bouleverser toute la filière économique de la distribution de la presse.

Avant d’aller plus loin, il faut bien garder à l’esprit que le système de distribution de la presse reste, durant toutes ces années, très lié au pouvoir exécutif en place. Cela implique que depuis les années 90, les éditeurs subissant l’augmentation des coûts de la distribution de la presse, accompagnant la restructuration du secteur de l’imprimerie pour faire face aux nouvelles technologies et répondre favorablement aux exigences du syndicat du livre, va faire appel, comme à son habitude, à l’Etat pour combler les dettes des NMPP. L’Etat va donc se substituer aux éditeurs et renflouer sans cesse ce puits sans fonds qu’est la messagerie. Dès lors chacun fermera les yeux sur les abus de tous sans réfléchir sérieusement à ce que sera la distribution de demain.

Bien sur chacun des éditeurs pense au développement du Web, et sait qu’avant de pouvoir monétiser de façon efficace et rationnelle le numérique nous aurons franchi, une, voire deux décennies. Alors pour faciliter au plus vite la monétisation, il faut changer le mode de distribution et pour ça il faut mettre les pouvoirs publics devant leur responsabilité, à savoir si je garantis par la loi une liberté de distribution pour tous, je dois accepter et considérer la distribution de la presse comme un service semi-public et donc renflouer les caisses des coopératives NMPP.

Pour le gouvernement en place en 2008, cela ne peut plus durer. Il faut réduire les subventions et faire exploser le système et son syndicat… De plus la crise fait son apparition et complique les réformes. Il faut aussi savoir que beaucoup d’amis de N. Sarkozy voient une possibilité de développement facile et fructueux. Tout le monde se souvient des vacances de Sarkozy sur le yacht de Monsieur Bolloré. Pour Rappel Vincent Bolloré est un acteur important dans les médias, la production audiovisuelle et la presse française et surtout leader de la presse gratuite en 2008. C’est aussi un empire dans la logistique internationale mais aussi nationale. Il est devenu en 2009 un partenaire prépondérant auprès de SNCF internationale plus particulièrement au sein de TLP et Géodis.

 

Pourquoi me direz-vous ? Autant de détail et quel rapport avec Presstalis, j’y arrive. En fait un autre acteur va jouer un rôle prépondérant dans cette saga dramatique c’est Rémy Pflimlin. Mais revenons en 2007 après l’élection de Sarkozy. Le moment est venu pour lui de rendre quelques services à ses bienfaiteurs. Autre le fait que Monsieur Vincent Bolloré allait devenir un partenaire incontournable de Filiales SNCF, il obtiendra l’attribution de chaines de la TNT, et aussi une aide stratégique pour permettre à ses entreprises médias de mieux faire face à la crise. Comment ? A cette époque Rémy Pflimlin dirige les NMPP ; Il est en poste depuis 2006 et va lancer en janvier 2008 une proposition auprès du CSMP pour faire face à dégradation, soit disant, de la distribution et l’endettement des marchands de journaux qui disparaissent d’année en année. C’est ce qu’il appellera «son Défi 2010 ». L’idée est de remplacer les points de vente traditionnels par des plus petits dont l’offre commerciale sera restreinte et choisie. Des Points de Vente Complémentaire (PVC) et des Points de vente Quotidiens (PVQ). Bien sur toute personne qui a un peu d’intelligence marketing ou commerciale comprendra très vite que si vous réduisez votre offre, vous réduisez d’autant votre chiffre d’affaires et en deux ans nous obtiendrons l’inverse de l’effet escompté. Pire car dans un même temps Rémy Pflimlin va mettre en place chez les grossistes une politique de recentralisation auprès du siège parisien qui verra ceux-ci passer de 350 dépôts à 150, impliquant des surcoûts de logistique. En deux ans la perte est colossale et atteint 125 millions. Le plan de Pflimlin est un échec et condamne les NMPP à une réforme profonde. Mais pour Rémy Pflimlin, pas de souci il sera nommé par Nicolas Sarkozy à la tête de France télévision pour service rendu…

Les plans de restructuration du personnel du livre n’ayant jamais abouti, même pire Pflimlin aura cédé aux exigences des syndicats et permettra pour accompagner ses salariés vers la sortie des chèques de plus de 400 000€. En janvier 2011 l’Etat lève une commission et demande un rapport à Bruno Mettling inspecteur des finances du moment. En avril 2011 celui-ci remet à F. Fillon un rapport accablant avec un bilan désastreux et préconise que Presstalis devienne une société anonyme (SA) avec un véritable PDG à sa tête. Cette société anonyme serait contrôlée par deux coopératives : l'une dédiée à la presse quotidienne, l'autre aux magazines. Dans le même temps, le groupe Lagardère, jusqu'alors actionnaire à 49 % du capital, pourrait s'il le souhaite céder sa participation et abandonner son rôle d'opérateur de Presstalis. Enfin pour réguler la distribution de la presse (Presstalis détient 80% du marché, contre 20% pour les MLP) le rapport préconise d'instaurer une autorité administrative indépendante à l'image de l'Arcep dans les télécoms ou du CSA dans l'audiovisuel. Cette autorité serait adossée au Conseil supérieur de la presse qui ne serait pas remis en cause avec un partenaire dédié à la logistique « Géodis »

Mais pour ce faire il faut se débarrasser de la loi bichet. Pas de problème au même moment le député UMP Richard Mailié dépose une demande d’abrogation de la loi pour rendre aux éditeurs un plus grand pouvoir. Grâce au combat des salariés, la loi sera en partie préservée mais se verra réformée en juillet 2011 et détricotée au sénat durant toute l’année 2011 et 2012. Aujourd’hui il n’y a plus nécessité pour les distributeurs de diffuser la presse partout en France, sous prétexte d’économie logistique. Demain, il n’y aura plus dans nos petits villages de province, la presse mais qu’on se rassure le net sera présent…

Aujourd’hui les NMPP ont changé de nom et de statuts. Le plan de restructuration est en marche avec un nouveau schéma directeur. D’ici 2015 Presstalis aura perdu 1200 emplois. Le réseau de distribution n’aura plus que 99 grossistes au lieu de 180, dont seulement 66 auront le mandat de distributeur. Les 33 plateformes restantes seront purement logistiques et seront gérées par Géodis. Il n’y a plus que 2 coopératives celle des quotidiens et celle des publications. Presstalis est sous le contrôle des éditeurs qui sont eux-mêmes dépendant du CSMP et de l’ARDP, autorité de régulation de la distribution de la presse. L’ARDP est composée d’un magistrat de la Cour des comptes désigné par le premier président de la Cour des comptes, d’un magistrat de la Cour de cassation désigné par le premier président de la Cour de cassation, et d’un conseiller d’État désigné par le vice-président du Conseil d’Etat. (Les membres de l'ARDP ont été nommés par arrêtés pris par le ministre chargé de la culture et de la communication en date des 25 octobre 2011 et 29 juin 2012.

L'ARDP a été installée le 2 décembre 2011 par le ministre chargé de la culture et de la communication). A terme le réseau de distribution et de diffusion sera réduit dans sa globalité. Nous aurons moins de 20 000 marchands de journaux, soit 33% de moins qu’en 2010 et 50% de moins qu’en 2005. On estime que le nombre d’éditeurs sera réduit d’autant et que nous passerons de 4200 références presse à un peu moins de 3000.

En 2030 le journal l’Equipe ne sera plus imprimé ni distribué. L’Etat en accord avec les éditeurs a décidé de soumettre la filière de distribution de la presse à des soins palliatifs avant euthanasie finale, qui se fera lorsque les éditeurs auront les outils nécessaires à l’encadrement des nouveaux supports médias et pourront en développer une réelle économie.

En attendant les autres milliers d’emplois liés à ce système vont disparaître. Des études démontrent qu’un éditeur en 2050 aura réduit ses charges de plus de 60%. Certains métiers auront disparu. Quand au marchand de journaux il est amené à disparaître au moins dans sa forme actuelle. Aujourd’hui c’est un métier considéré à haut risque pour les banquiers. On ne prête plus pour cette profession. Ce qui est scandaleux c’est que l’on laisse des personnes investir le peu d’argent qu’ils ont dans cette filière, sachant qu’il y a de forte chance qu’ils perdent tout.

Que pouvons-nous y faire ?

Il y a bien des solutions mais elles dépendent des éditeurs et de leurs portefeuilles. Le manque d’éthique des acteurs concernés, aura choisi de mettre fin à cette filière et ce avec l’argent du contribuable qui parallèlement financera aussi, dans les années à venir, le développement du numérique à hauteur de 25 millions d’euros par an. Pour info la presse écrite représente un C.A. de 9,2 milliards d’euros et génère un bénéfice net de 4,7%. Chercher l’erreur…

Voilà pourquoi vous n’obtiendrez que peu ou pas d’information sur les grèves en cours. Pour rappel depuis le mois d’octobre la filière a subi 33 jours de grève, pénalisant surtout les revendeurs. Pour info un kiosquier parisien vit avec en moyenne un salaire de 877€ net par mois pour 10h22 d’amplitude horaire.

A vous de juger, mais soyez-en sur, ce qui se passe dans cette filière sera dupliqué à l’industrie automobile, à l’industrie médicale, et plus globalement à l’Energie.

Affaires à suivre…

 

 

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